L’empoisonneuse

— Attention, voici l’empoisonneuse !

Le groupe d’enfants se figea soudain, telle une main qui se referme. Ils coururent se réfugier au fond du lavoir, sous le banc de pierre, un coin frais, ombreux qui permettait de voir sans être vu ; là, histoire de s’effrayer davantage, les gamins suspendirent leur respiration.

Sous le soleil de midi, Marie Maurestier traversa la rue. C’était une grande femme de soixante-dix ans, lente, ridée, propre, raide et souvent agacée. Amidonnée dans un tailleur noir qui la sanglait au niveau de l’abdomen, elle avançait d’un pas parcimonieux, soit parce qu’elle redoutait la chaleur, soit parce que ses articulations enflammées retenaient sa marche crispée. Elle tanguait avec une majesté maladroite qui la rendait impressionnante.

Les enfants murmurèrent :

— Elle nous a repérés, tu crois ?

— Allez, on crie pour l’effrayer !

— Ne sois pas idiot. Elle ne craint rien ni personne. C’est plutôt toi qui devrais paniquer.

— Je n’ai pas peur.

— Si tu fais quelque chose qui ne lui plaît pas, elle te zigouillera ! Comme les autres.

— Je n’ai pas peur, je te dis…

— Ses maris, pourtant, ils étaient plus forts et plus costauds que toi.

— Pff ! Même pas peur…

Prudents, ils laissèrent Marie Maurestier s’éloigner, évitant toute apostrophe ou autre mauvaise plaisanterie.

Vingt ans plus tôt, après deux procès, la justice avait prononcé un non-lieu et sorti Marie Maurestier de la prison où elle avait séjourné en détention préventive. À Saint-Sorlin, la majorité des villageois considéraient Marie Maurestier comme innocente sauf les enfants qui préféraient croiser une meurtrière, afin de rendre leur vie dangereuse et merveilleuse. Or, la raison pour laquelle les adultes estimaient Marie Maurestier non coupable n’était guère plus rationnelle : les villageois refusaient l’idée de côtoyer un assassin en liberté, de lui donner le bonjour, de partager leurs rues, leurs commerces, leur église avec une tueuse ; pour leur tranquillité, ils avaient besoin qu’elle fût honnête, comme eux.

Personne ici ne l’aimait vraiment car la dame, fière, réservée, capable de reparties cinglantes, ne provoquait ni la sympathie ni l’affection mais chacun se réjouissait de la notoriété qu’elle avait apportée à l’agglomération. « L’Empoisonneuse de Saint-Sorlin », « la Diabolique du Bugey », « la Messaline de Saint-Sorlin-en-Bugey », pendant quelques saisons, ces titres fracassants ouvrirent les éditions des journaux, radios et télévisions. Tant de bruit avait attiré les curieux ; même si l’on jugeait cet intérêt malsain, le nom de Saint-Sorlin s’était retrouvé sur le devant de la scène, et cette soudaine renommée avait incité les automobilistes à quitter l’autoroute pour venir boire un verre au café, grignoter un plat à l’auberge, acheter du pain à la boulangerie, feuilleter la presse en espérant apercevoir Marie Maurestier. Les badauds s’étonnaient qu’un si joli village, paisible, semé de lavoirs recueillant l’eau des sources, dont les murs en pierre se couvraient aux beaux jours de roses ou d’églantines par milliers, qu’une commune blottie le long d’un bras du Rhône où foisonnaient truites et brochets, pût abriter une âme si noire. Quelle paradoxale publicité ! Si ce bourg de mille têtes avait possédé un syndicat d’initiative, il n’aurait pu inventer mieux que Marie Maurestier pour sa promotion ; d’ailleurs un jour, le maire, ravi de cet afflux touristique, n’avait-il pas, en une bouffée d’enthousiasme, déclaré à Marie Maurestier qu’il était « son fan numéro un » ? Inutile de préciser que la dame avait douché sa ferveur d’un regard froid appuyé par un silence hostile.

Son panier d’osier au bras, Marie Maurestier passa devant l’auberge sans jeter un œil à l’intérieur car elle savait que, derrière les fenêtres à petits carreaux verdâtres, les clients collaient leur nez aux vitres pour la scruter.

— C’est la tueuse !

— Qu’elle a l’air hautain…

— Plus snob qu’un pot de chambre !

— Quand tu penses que des hommes sont morts pour ça !

— Elle a été blanchie…

— Tu n’es blanchi que lorsque tu es sale, mon cher ! Le patron du restaurant à qui j’essayais de tirer les vers du nez tout à l’heure m’a dit qu’il n’y avait pas de fumée sans feu…

Si les habitants l’acquittaient, ils laissaient néanmoins planer le doute, car il était hors de question de décourager les visiteurs en les privant de cette attraction. Sans se faire prier, avec discrétion, ils indiquaient aux voyageurs le chemin qu’empruntait Marie Maurestier, son emploi du temps, ses habitudes, sa maison au sommet de la côte… Et quand on leur demandait s’ils la croyaient coupable, ils répondaient par un prudent « Qui sait ? ».

Du reste, ils n’étaient pas les seuls à cultiver le mystère : régulièrement, des émissions de télévision retraçaient le destin de Marie Maurestier en soulignant ses ambiguïtés et ses zones d’ombre ; quoique les journalistes fussent obligés de rapporter la décision de justice – sinon l’avocat de Marie Maurestier les astreignait à payer de rudes amendes –, ils suggéraient que le « non-lieu » reposait plus sur la « non-présentation de preuves concrètes » que sur la démonstration de l’innocence.

Dix mètres plus bas, devant l’enseigne du tapissier, Marie Maurestier s’arrêta et vérifia que son pire ennemi s’y trouvait. Bien vu ! Raymond Poussin, dos à sa vitrine, pérorait, ses échantillons de tissus à la main, à l’intention d’un couple qui lui avait confié un fauteuil à réparer.

« Cet abruti est aussi gros que l’étoupe dont il bourre les dossiers et aussi laid que le crin qu’il utilise », songea-t-elle. Elle le fixa d’un œil dur, n’entendant pas son discours, mais lui envoyant sa haine dans la nuque.

— La Maurestier, messieurs dames ? C’est la plus grande criminelle impunie qu’abrite la France. Trois fois, elle a épousé des hommes plus riches et plus âgés qu’elle. Trois fois, ils sont morts quelques années après le mariage. Pas de chance, n’est-ce pas ? Et les trois fois, elle hérite ! Ben oui, pourquoi changer ses bonnes habitudes ? C’est au troisième, Georges Jardin, un copain à moi, que les soupçons des cinq enfants ont déclenché une enquête : leur père était en parfaite santé, or, sitôt marié à la monstresse, il a décliné, s’est alité, et, deux semaines avant de crever, les a déshérités au profit de l’étrangère. Là c’était trop ! Les gendarmes ont déterré les cadavres des premiers maris sur lesquels les experts ont détecté des traces d’arsenic suspectes. On l’a bouclée en prison en attendant le procès mais c’était déjà trop tard, et pour les morts, et pour l’argent. Qu’est-ce qu’elle avait fait de sa fortune, la veuve joyeuse ? Elle l’avait dépensée pour un amant, Rudy, ou Johnny, ou Eddy, un nom comme ça, un nom d’Amerloque. Ah, celui-là, par contre, c’était un jeune – pas un débris comme les précédents –, un beau, un surfeur de Biarritz qui a bouffé tout son fric en vêtements, en voitures, au casino. Un gigolo le mec, un abruti, encore moins intelligent qu’une huître. Enfin, on ne va pas lui en vouloir, lui au moins, il lui a repris ce qu’elle avait piqué aux autres. Vous me direz qu’il y a une justice ? Ben non ! Elle l’a trucidé aussi, le play-boy. Pas pour son pognon mais parce qu’il l’avait larguée. On ne l’a jamais revu. La Maurestier, elle jure qu’il a filé hors des frontières. À mon avis, son cadavre pourrit au fond de la mer avec une pierre au pied. Une seule personne devait connaître ses crimes, sa sœur. Blanche. Une jolie fille un peu simple, que son aînée, la Marie Maurestier, protégeait depuis toujours. Comme quoi même une ordure peut nourrir un sentiment sincère ; y a des fleurs qui poussent sur la crotte. Oui, seulement sa sœur, elle est morte aussi ! En pleine instruction. Bon, là, d’accord, pas moyen de la désigner, la Maurestier, parce qu’elle était en préventive lorsque sa sœur a clamsé, et puis c’était dans un accident d’avion qui a pulvérisé cent trente-deux voyageurs en une seconde. Alibi parfait… Quelle veine, tout de même ! Semblerait qu’il y ait un dieu pour les scélérats ! Parce que à partir du moment où sa sœur, la niaise, qui se contredisait dès qu’on l’interrogeait, tantôt témoin à charge, tantôt témoin à décharge, a disparu, la Maurestier et son avocat ont commencé à se sentir tranquilles, à remonter la pente, à raconter les choses d’une façon qui disculperait la diabolique.

Marie Maurestier, depuis la rue, devina à la rougeur croissante et aux mouvements désordonnés de Raymond Poussin qu’il parlait d’elle. Les clients, passionnés par l’affaire, n’avaient pas remarqué que la femme dont on les entretenait se dressait devant eux, derrière ce procureur qui lançait ses imprécations.

— Elle a exploité la mort de sa sœur à fond, la Maurestier ! En pleurant comme une fontaine, elle a répété que, après tout, c’était bien heureux que sa cadette soit décédée dans cette horrible catastrophe aérienne sinon on l’aurait accusée, elle, de l’avoir trucidée. On croyait qu’elle tuait les gens qu’elle aimait, ses maris, sa sœur ; on la supposait même coupable d’un meurtre sans cadavre, celui de Rudy, Johnny, Eddy – un nom de rocker –, son prétendu amant, alors que celui-ci s’était expatrié dans le but de fuir ses dettes ou les mauvaises affaires qui lui collaient au cul. On instruisait à charge, on la voulait criminelle quoi qu’il arrive. Son avocat a tenu cette ligne et ça a été payant. Des analyses ont montré que, dans les cimetières de la région, on utilisait un désherbant à l’arsenic et que, dès lors, tout cadavre exhumé après plusieurs années passait pour empoisonné, surtout s’il avait beaucoup plu. Elle et son avocat ont gagné les deux procès. Attention, mesdames, messieurs, je dis bien elle et son avocat. Ni la justice. Ni la vérité.

À cet instant, l’artisan sentit une douleur aiguë dans la nuque. Il y porta la main, craignant une piqûre d’insecte, puis se retourna.

Marie Maurestier le fixait. Le cœur du vieil homme s’affola, sa respiration s’interrompit.

Ils se contemplèrent quelques secondes, elle dure, lui paniqué. Depuis toujours, Raymond Poussin éprouvait des émotions trop fortes à proximité de cette femme ; autrefois, il avait imaginé que c’était de l’amour, au point de la courtiser ; aujourd’hui, il savait que c’était de la haine.

Après une bonne minute, Marie Maurestier décida de mettre fin à l’échange de regards en haussant les épaules puis reprit sa marche comme si rien ne s’était passé.

Droite, raide, elle longea la terrasse du café où son surgissement suspendit les conversations puis pénétra chez le boucher.

De nouveau, les bavardages se tarirent. Elle se rangea modestement derrière les autres clients quand le patron, semblant obéir à un accord tacite, abandonna le travail en cours pour signifier qu’il s’occuperait d’elle en priorité.

Nul ne protesta. Non seulement les gens reconnaissaient ce statut particulier à Marie Maurestier mais ils devenaient pensifs, douloureusement pensifs, dès qu’ils se trouvaient en sa présence. N’osant plus deviser devant elle, ni même lui adresser la parole tant sa légende dépassait sa personne, ils attendaient qu’elle s’éloignât au plus vite.

Pourquoi ne l’oubliait-on pas ? Pourquoi, innocentée, était-elle devenue un mythe ? Pourquoi revenait-on, dix ans, vingt ans après, sur son cas ?

Parce que Marie Maurestier possédait cette essentielle ambiguïté qui fait rêver le public, cette dualité qui fabrique les stars : son physique ne concordait pas avec son comportement. Dans la vie courante, une infirmière qui épouse ses riches patients âgés est plutôt jolie fille, séduisante, met ses formes en valeur par des vêtements sexy, bien ronde de partout et d’un certain endroit. Or Marie Maurestier, même jeune, n’avait jamais eu l’air jeune, présentant un corps flétri, ménopausé avant la ménopause ; ce grand cheval à la mise sévère, au visage fermé, s’affublait de chemisiers à cols montants, de lunettes envahissantes, de chaussures plus robustes que glamoureuses. Celle que les échotiers décrivaient comme une mangeuse d’hommes avait l’apparence d’une femme sans désirs ni sexualité. Quel lien établir entre ce faciès vertueux et ces mariages multiples, ou cette passion pour Rudy, l’amant chevelu, fumeur de joints, sportif à la chemise ouverte sur une poitrine bronzée ? Autre contradiction : pour les gens ordinaires, une empoisonneuse, surtout une empoisonneuse récidiviste, a des traits aigus, pointus, qui trahissent le vice, la vengeance, la méchanceté ; or Marie Maurestier évoquait plutôt l’institutrice scrupuleuse, voire – très pieuse, elle affichait sa foi – le professeur de catéchisme. Bref, quoi qu’on racontât sur elle, son aspect ne convenait jamais : il ne collait ni à ses amours ni à ses crimes.

— Il n’y pas de raison que je passe avant ces messieurs dames, murmura Marie Maurestier d’une voix humble, humide, comme si on lui offrait ce privilège pour la première fois.

— J’agis comme je l’entends dans ma boutique, madame Maurestier, répondit le boucher avec calme. Ces messieurs dames sont d’accord, n’est-ce pas ?

Les clients hochèrent la tête.

— Alors, du foie de veau pour moi et du mou pour ma chatte.

Malgré eux, les clients écoutèrent la commande comme la formule d’un éventuel poison.

Marie Maurestier n’avait-elle pas tout simplement un physique inoffensif ?

Sitôt qu’on l’observait, on en doutait… Par éclairs, ses yeux gris brillaient d’une dureté insoutenable. Lors du procès, si un regard avait pu tuer, sûr qu’elle aurait descendu son juge, l’avocat général et les témoins à charge ! Ses interventions s’étaient révélées coupantes, péremptoires : elle avait traité certains d’imbéciles, de crétins, de narcisses, puis avait déchiqueté leurs témoignages ; dans ces cas-là, elle se montrait d’autant plus formidable qu’elle visait juste. Il était difficile de réhabiliter ensuite ceux qu’elle avait déchirés, rien ne repoussait sur des terres qu’elle avait brûlées. L’intelligence de cette femme qui n’avait même pas l’air de l’être la rendait diabolique. Quelle que soit l’attitude qu’elle adoptât, elle troublait. Coupable ? Sa face sévère n’était pas assez vicieuse. Innocente ? Son visage manquait de tendresse. Vendre son corps à des barbons ? Non, il aurait déjà fallu que ce corps fut désirable, désiré, ou – au moins – désirant. Aimer sincèrement ces maris décatis ? On ne voyait pas d’amour en elle.

La vieille dame saisit les deux paquets que lui tendait le commerçant.

— Merci, Marius.

Le boucher frémit. Derrière la caisse, sa femme retint un hoquet. Dans la bouche de Marie Maurestier, l’usage du prénom devenait compromettant. En dehors de sa famille et de ses amis, personne au village n’attribuait son nom de baptême à M. Isidore car il n’était pas du genre à autoriser de telles familiarités. Sonné, il encaissa le coup tandis que sa femme, dents serrées, rendait la monnaie à Marie sans se permettre un commentaire : le couple s’expliquerait plus tard.

Marie Maurestier sortit en souhaitant une bonne journée à tout le monde. Un murmure empressé, confus lui rendit sa politesse.

Sur le trottoir, elle croisa Yvette et son bébé. Sans saluer la mère, elle fonça sur le nouveau-né.

— Bonjour mon chéri, comment tu t’appelles ? demanda-t-elle d’une voix sucrée.

À quatre mois, l’enfant ne pouvant évidemment pas répondre, Yvette répliqua à sa place.

— Marcello.

Snobant toujours l’adulte, Marie sourit au nourrisson comme si c’était lui qui avait parlé.

— Marcello ? Comme c’est joli… Tellement plus élégant que Marcel.

— Je trouve aussi, approuva Yvette, satisfaite.

— Tu as combien de frères et sœurs ?

— Deux sœurs, trois frères.

— Alors tu es le sixième ? C’est bien ça, c’est un bon chiffre.

— Ah bon ? s’exclama Yvette, surprise.

Sans relever sa question, Marie continua la conversation avec l’enfant :

— Et pourquoi Marcello ? Parce que ton papa est italien ?

La mère s’empourpra. Tout le village savait qu’Yvette, couchant avec n’importe qui, devait ignorer l’identité de ce père tout autant que celle des précédents.

Se tournant enfin vers Yvette, Marie lui adressa un grand sourire et pénétra à La Galette Dorée. Depuis la boulangerie, les gens avaient suivi la discussion et en éprouvaient de la gêne.

Marie Maurestier venait-elle d’être gentille ou méchante ? Impossible à dire. Quand Marie Maurestier émettait une opinion, on ne la jugeait pas sincère, on croyait qu’elle feignait. Quoi qu’elle exprimât par ses gestes ou par ses mots, elle traduisait surtout le contrôle : maîtrisant le moindre battement de cils, modulant sa voix avec virtuosité, elle semblait fabriquer ses apitoiements, ses colères, ses sanglots, ses silences, ses émois. Elle était une comédienne fascinante parce qu’on la voyait jouer. Chez elle, l’art ne se cachait pas pour donner l’illusion du naturel ; au contraire, l’art affirmait son caractère artificiel. Théâtrale, Marie Maurestier ne s’abandonnait jamais et demeurait consciente d’elle-même. Certains y voyaient la preuve de sa fausseté ; d’autres l’expression de sa dignité.

— Une demi-baguette s’il vous plaît !

Plus personne n’achetait de demi-baguette à part Marie Maurestier ; et si quelqu’un s’y risquait, le jeune boulanger indigné envoyait paître le radin. Or, le jour où il avait tenté d’expliquer à Marie qu’il vendait une baguette ou rien, celle-ci avait répliqué :

— Très bien. Quand vous serez capable de fabriquer un pain qui ne rassit pas en trois heures, je vous l’achèterai tous les deux jours. Prévenez-moi. D’ici là, ce sera une demi-baguette.

Alors qu’elle attendait la monnaie, une touriste ne put s’empêcher de s’écrier :

— Madame, est-ce que vous accepteriez de me laisser un autographe sur mon carnet ?

Marie se renfrogna, comme si elle allait se fâcher, mais articula avec clarté :

— Bien sûr.

— Oh, merci, madame, merci ! Je vous admire tellement, vous savez. J’ai vu toutes vos émissions à la télévision.

Marie jeta sur la femme un regard signifiant « Pauvre imbécile », apposa sa griffe, rendit le carnet puis repartit.

Comment Marie Maurestier vivait-elle cette célébrité que les ans n’érodaient pas ? Si elle donnait l’ostensible impression de la porter comme un fardeau, on devinait à certains détails qu’elle s’en amusait aussi ; citoyenne notable, elle acceptait avec naturel de trôner à la place d’honneur aux fêtes, noces et banquets. Lorsque les médias voulaient l’interroger ou la photographier, elle contactait aussitôt son avocat pour négocier une rémunération. L’hiver précédent, alitée par une méchante grippe, elle s’était réjouie secrètement que les habitants, inquiets de perdre leur monument historique, défilassent chez elle pour prendre des nouvelles. Cet été, une après-midi de canicule, lors d’un arrêt au café pour boire une menthe à l’eau, à court de monnaie, elle ne s’excusa pas auprès du limonadier, se contentant d’un : « Avec l’argent que je vous rapporte, vous pouvez bien me payer un verre. »

Lente, un peu voûtée, comme encombrée par son corps, elle rebroussa chemin et commença l’ascension de la pente qui conduisait chez elle. Avec le temps, elle endossait de mieux en mieux son rôle de victime ; désormais elle savait remarquablement garder une tête d’erreur judiciaire. Certes, au début, elle avait commis quelques bourdes : après sa libération par exemple, un magazine à fort tirage l’avait présentée, souriante, joyeuse, insouciante, dans son jardin, caressant sa chatte ou cueillant ses chères roses ; effet désastreux ; par sa gaieté choquante, elle ne ressemblait ni à une veuve – ce qu’elle était – ni à une femme brisée par des années de prison injustifiées – ce qu’elle était censée être ; aussitôt ce reportage paru, les articles haineux étaient revenus en masse, soulevant des doutes, traquant les zones d’ombre, essayant de réveiller la thèse de sa culpabilité. Par la suite, elle avait donc adopté un comportement humble, un profil de grand oiseau blessé, et n’en était jamais sortie.

Elle gravissait la rue autour de laquelle était construit le village. Sur la colline, au-dessus des toits et des platanes chauves, les vignes déployaient leur désolante régularité, décharnées, tristes comme un élevage de barrières, en ce mois de mars où seuls les bois tortueux serpentaient entre les fils de fer.

En passant devant la chapelle, elle tressaillit.

Une hymne sortait du bâtiment. Quoi ? Était-il possible que…

Marie se précipita sur les marches aussi vite que son arthrose et ses cors aux pieds le lui permettaient, poussa la porte dont la serrure gémit puis, immobilisée par la scène, laissa les flots de musique l’entourer tel un parfum capiteux, la frôler, la caresser, la pénétrer.

Un jeune prêtre jouait de l’harmonium.

Il était d’une beauté pure et indécente. Seul dans la nef, la peau aussi pâle que s’il se fût poudré, les lèvres dessinées en forme de baiser, il rayonnait, encadré par une lumière d’or qui coulait, complice, du vitrail jusqu’à ses épaules. Mieux éclairé que l’autel, plus attirant que le Christ en croix, source des sons subtils qui montaient en volute jusqu’aux voûtes, il était devenu le centre de l’église. Fascinée par ses mains blanches qui caressaient les touches, elle le contempla avec l’émotion qu’on éprouve devant une apparition jusqu’à ce qu’au-dehors la pétarade d’une mobylette détournât leur attention vers l’entrée.

Découvrant la présence d’une visiteuse, le prêtre s’interrompit et se leva pour la saluer.

Marie Maurestier manqua défaillir. Mince, incroyablement long, d’une virilité adolescente, il s’éclaira en la regardant, tel un amant qui retrouve sa maîtresse. C’est tout juste s’il n’ouvrit pas les bras pour l’accueillir.

— Bonjour ma fille. Je suis très heureux d’être affecté ici, à Saint-Sorlin. Je sors du monastère, ce sera ma première paroisse. Ne suis-je pas chanceux de débarquer dans un aussi joli village ?

Troublée par le velours sombre et riche de sa voix, Marie bafouilla que c’était la commune qui devait se réjouir.

Il s’approcha, vif.

— Je suis l’abbé Gabriel.

Elle frissonna. Un nom d’ange qui contrastait avec son timbre grave.

— À qui ai-je l’honneur ? demanda-t-il, étonné qu’elle ne se présentât pas.

— Marie…

Elle hésitait à révéler son patronyme. Elle avait peur que son nom, qui avait ponctué tant de pages de la rubrique criminelle, endeuille ce visage, souille ce sourire d’enfant. Néanmoins, elle se risqua.

— Marie Maurestier.

— Enchanté de vous connaître, Marie Maurestier.

Le souffle coupé, elle constata qu’il n’avait pas marqué de recul – ni effarement ni désapprobation – en entendant son identité : sidérant ! Inédit… Il l’abordait telle qu’elle était, sans la juger, sans l’enfermer dans une cage de bête curieuse.

— Fréquentez-vous parfois l’église, Marie ?

— Je viens à l’office tous les jours.

— Votre foi n’a jamais connu de crise ?

— Dieu ne supporterait pas mes caprices. Si je n’étais pas à sa hauteur, il m’y remettrait sur-le-champ.

Elle avait voulu livrer une pensée humble et s’aperçut qu’elle avait prononcé une sentence plombée d’orgueil. Se mettre au niveau de Dieu ! Appelée par lui en sus ! L’abbé Gabriel, après une seconde de flottement, sut recevoir l’essentiel du message.

— La foi est une grâce.

— Exactement ! Quand on a la croyance qui flanche, Dieu nous botte le cul pour croire de nouveau.

Elle-même était surprise par son discours. « Botte le cul » ! Pourquoi avait-elle employé cette expression étrangère à son vocabulaire ? Que lui prenait-il ? Elle braillait comme un militaire en manœuvre, avec verdeur, impétuosité. Avait-elle besoin de jouer l’homme en face d’un être si doux ? Confuse, elle baissa les yeux, prête à admettre sa faute.

— Eh bien ma fille, rendez-vous à sept heures pour l’office ?

Elle ouvrit une bouche ronde, puis approuva du chef. « Il m’a pardonné, songea-t-elle. Quel homme merveilleux ! »

Le lendemain, elle se rendit la première à l’église pour la messe froide du matin.

Lorsque l’abbé Gabriel sortit de la sacristie, une écharpe en soie verte sur son aube immaculée, elle resta un instant éblouie : il était aussi frais et charmant que dans son souvenir. Avec lui, elle poussa les prie-Dieu, écarta les chaises branlantes, arrangea les bouquets, empila les missels, comme s’ils préparaient ensemble une réception pour leurs amis.

Les pratiquants du village arrivèrent. Âgés en moyenne de quatre-vingts ans, noirs de vêtements et gris de cheveux, ils demeurèrent groupés près de l’entrée, réticents à s’approcher, non par hostilité envers le remplaçant mais histoire d’exprimer par leur réserve qu’ils appréciaient beaucoup son prédécesseur.

Comme s’il les comprenait, l’abbé Gabriel alla au-devant d’eux, se présenta, trouva les mots appropriés pour honorer l’abbé mort centenaire, puis les encouragea à se placer dans les rangs jouxtant le chœur.

Tandis qu’il montait vers l’autel, Vera Vernet, à laquelle Marie ne pensait jamais autrement que sous l’appellation « la vieille bique », marmonna sous sa moustache :

— Ce n’est pas sérieux, l’évêché se moque de nous : il est beaucoup trop jeune. On nous a envoyé un séminariste !

Marie ne répondit pas, souriante. Elle avait l’impression d’assister pour la première fois à un office. Par sa ferveur, par son engagement dans chaque mot et chaque geste, l’abbé Gabriel réinventait la messe chrétienne. Il vibrait en lisant l’Évangile, plongeait yeux fermés dans les prières comme si son salut en dépendait. La façon dont il accomplissait le rituel sentait l’urgence, pas la routine.

Marie Maurestier regarda les vénérables paroissiens autour d’elle, lesquels semblaient décoiffés par ce qui arrivait ; on aurait cru qu’ils se tenaient non sur un banc d’église mais sur le siège d’un avion en train de franchir le mur du son. Ils se laissaient néanmoins gagner par l’ardeur de l’abbé et, peu à peu, mirent un point d’honneur à ne pas se comporter en tièdes catholiques. Ils se levaient, s’asseyaient, s’agenouillaient sans rechigner, maltraitant leurs grinçantes articulations ; ils chantaient à pleine voix ; ils déclamaient le Notre Père en faisant sonner les mots et en lestant les formules de sens. Après une demi-heure, on ne savait plus qui séduisait qui – le prêtre ses ouailles ou les ouailles leur prêtre –, tant tous rivalisaient d’enthousiasme ; même cette chèvre de Vera Vernet prit une figure inspirée pour recevoir l’hostie.

— À demain mon père, murmura Marie en descendant les marches de la chapelle.

Elle frissonna. Quel délice : dire « mon père » à un si jeune homme alors qu’on est si âgée !

Au sortir de l’office, Marie arborait un sourire radieux qu’elle alla cacher chez elle. Heureuse de la venue de l’abbé, elle éprouvait une fierté saugrenue : la victoire de Gabriel lui paraissait aussi la sienne.

Gabriel ne fut pas long à conquérir la faveur du village. En quelques jours, par sa présence dans les rues, au café, à la cure où il ouvrit un cours d’alphabétisation en plus des cours de catéchisme, il confirma ses bons débuts : il plaisait, il convainquait. Rapidement, ses offices attirèrent les fidèles d’autres communes. Saint-Sorlin se félicita de posséder un tel prêtre. Même les mécréants le trouvaient épatant.

Marie écoutait la rumeur croissante comme une mère reçoit des compliments sur son fils. « Ah, enfin, ils en mettent du temps à comprendre ce que j’avais perçu tout de suite. »

Sans s’en rendre compte, elle changeait au contact de l’abbé. Certes, ses horaires, ses habitudes – rigides – ne bougeaient pas mais venaient s’y ajouter des émotions insolites.

À six heures sonnantes, au saut du lit, elle songeait que Gabriel se réveillait simultanément. Pendant qu’elle se lavait, nue, devant le miroir de son lavabo, elle imaginait qu’il se préparait, nu lui aussi, à leur proche rendez-vous. Lorsqu’elle passait, haletante, le seuil de l’église, elle entrait autant chez Dieu que chez Gabriel. À l’époque de l’ancien prêtre, l’église de Saint-Sorlin sentait Dieu comme une boucherie sent le cadavre, par des relents fades et écœurants de décomposition ; depuis que Gabriel l’avait investie, ce n’étaient qu’odeurs de lis, d’encens, de cire au miel, les vitraux étaient propres, la dalle récurée, les nappes d’autel repassées, bref, on avait l’impression que Dieu et le petit jeune homme s’étaient installés en ménage dans un coquet pavillon.

Au moment où Gabriel poussait la porte de la sacristie, étincelant dans son écharpe de soie verte, et disait « Bonjour mes filles, je suis enchanté de vous voir », elle s’appropriait la phrase. En obtempérant aux ordres, « À genoux », « Debout », « Chantons », « Prions », elle obéissait à l’homme autant qu’à la liturgie. Dévote, elle buvait ses paroles. Quelle différence avec son comportement d’autrefois quand, lors des sermons, elle apprenait par cœur les noms, prénoms, dates qu’énuméraient le long de l’allée les plaques de marbre dédiées aux grands morts de la commune ! Grâce à Gabriel, la force et la subtilité des Évangiles lui apparaissaient car non seulement il les racontait de façon singulière mais elle le voyait dans le rôle de Jésus, beau, fragile, dévoré par l’amour qu’il portait aux hommes, aux femmes. Souvent, elle se glissait elle-même dans la peau de Marie-Madeleine, et, face à Jésus-Gabriel, elle vibrait de tendresse, le nourrissant, lui lavant les pieds, les essuyant ensuite avec ses cheveux dénoués ; les récits sacrés prenaient sens parce qu’ils prenaient chair.

En revanche, elle supporta mal de voir débarquer, chaque dimanche, des gens qui, d’ordinaire, ne fréquentaient pas l’église. Un matin, seule avec lui, elle éprouva le besoin de les dénoncer.

— Vous savez, mon père, les Dubreuil, les Morin, les Desprairies et les Isidore, ils ne venaient pas à la messe auparavant.

— Tant mieux, il n’est jamais trop tard. Rappelez-vous la parabole sur l’ouvrier de la dernière heure.

— Je me demande si Jésus avait réfléchi à ce que penseraient les ouvriers de la première heure en découvrant les largesses qu’il réservait aux retardataires.

— Jésus y avait réfléchi : il savait que les croyants de la première heure avaient eu le loisir de développer la bonté en eux.

Sans saisir que cette réplique la visait en l’incitant à montrer plus de gentillesse, elle conclut d’un ton ronchon :

— Mouais… Ces touristes, ils viennent à la messe par attrait pour la nouveauté. « Balai neuf balaie bien », disait ma grand-mère.

— S’ils viennent par curiosité, à moi de les retenir ensuite, ma fille. J’espère que j’y parviendrai.

Elle le scruta, passionné, bon, ignorant la mesquinerie. Rougissante, elle regretta son pessimisme et décréta, sincère :

— Vous réussirez, mon père. Vous les transformerez en fidèles, je n’en doute pas.

En fait, ce qu’elle désirait, c’était juste un traitement de faveur ; elle tolérait que le curé s’occupât de tous, provoquât des conversions, voire des miracles, du moment qu’il lui réservait une attention spéciale. Jamais elle n’aurait eu l’idée de désigner ces sentiments complexes du simple mot de jalousie.

Aussi ne considéra-t-elle pas d’un bon œil l’irruption d’Yvette dans la chapelle.

Yvette, c’était une paire de cuisses. S’il y a des femmes dont on remarque d’abord les yeux, la bouche, ou le visage, Yvette offrait, elle, une paire de cuisses. On avait beau se forcer à se concentrer sur ses traits lorsqu’elle bavardait, dès qu’on n’y était plus contraint, on fixait ses cuisses. Deux colonnes de chair, chaudes, laiteuses, au grain de peau si fin qu’on avait envie de les toucher, de vérifier de la main leur douceur. Quelle que fût sa tenue, ses cuisses l’emportaient ; sur elle, une robe courte donnait l’impression d’avoir été coupée pour laisser voir les cuisses, les jupes s’écartaient pour que vivent les cuisses, les shorts se réduisaient à des écrins à cuisses, et même les pantalons devenaient des moules à cuisses. Marie était tellement persuadée qu’Yvette se résumait à une paire de cuisses que quand celle-ci lui adressait la parole elle ne répondait pas à la femme greffée au-dessus.

Il faut préciser en sus qu’Yvette était la pute du village. Une pute occasionnelle. Quand elle ne bouclait pas ses fins de mois – c’est-à-dire chaque mois –, Yvette, laquelle avait six enfants à nourrir, vendait son corps aux hommes. C’était d’ailleurs ça son problème : tout le monde la tenait pour une pute, sauf elle ; tout le monde l’acceptait comme une pute – parce qu’il en faut bien une, comme aurait dit la grand-mère de Marie –, sauf elle. Du coup, sitôt qu’elle entendait les quolibets fuser ou qu’elle était frôlée par des regards concupiscents, elle souffrait, prenait des airs outragés, se drapait dans son orgueil blessé, arborant à la boutonnière, telle une médaille de martyr, l’ultime outrage subi.

Marie la trouvait ridicule mais elle s’alarma de voir rôder cette paire de cuisses obscènes autour du prêtre.

— Sale truie !

Marie ne supportait plus de voir le jeune abbé sourire à Yvette comme aux autres, lui serrer la main, l’accueillir avec attention.

— Le pauvre, il est si innocent qu’il ne remarque pas son petit jeu. Cependant c’est tout de même un homme. Elle va finir par y arriver…

Car pour elle, aucun doute : Yvette voulait culbuter le prêtre.

Lorsque, une après-midi où elle venait changer les fleurs de l’autel, elle découvrit Yvette jaillissant avec fracas du confessionnal, les cuisses nues, les larmes enflant les paupières, le teint empourpré d’une femme qui a joui, elle pensa que le pire s’était produit. Marie faillit se jeter sur elle, la gifler. Heureusement, l’abbé Gabriel sortit à son tour, affichant un air paisible, frais, pur. Marie laissa la jeune femme, bouleversée, quitter l’église en claquant la porte, puis se dirigea vers le vase au bouquet fané.

« L’abbé vient de la repousser, songea Marie, et pour cette raison, la paire de cuisses est furieuse. »

Son cœur reprit un rythme normal tandis qu’elle échangeait les lis pourrissants contre ceux qu’elle venait de couper dans son jardin.

L’abbé s’approcha d’elle, triste. Elle le dévisagea. Il s’en voulut d’avoir été surpris en flagrant délit d’inquiétude et détourna la face.

Marie décida de profiter de cette intimité :

— Elle est jolie, n’est-ce pas, Yvette ?

Étonné, il bredouilla quelque chose d’indistinct. Marie insista :

— Non ? Vous ne la trouvez pas jolie ?

— Je ne regarde pas mes fidèles de cette manière.

Sa voix s’était raffermie. La sincérité de l’abbé rassura Marie, bien que sa mauvaise humeur persistât, comme une soupe qui continue à bouillir après qu’on a baissé le feu sous la casserole.

— Mon père, j’imagine que vous savez qui est Yvette ?

— Que voulez-vous dire ?

— C’est la prostituée du coin. Elle ne vous l’a pas caché, tout de même ?

— Elle ne m’a rien caché : elle est une grande pécheresse. Pourquoi croyez-vous que je lui voue autant de temps ?

— Vous vous passionnez pour ses fautes ?

— Pas du tout. Ne suis-je pas là pour guérir les âmes en détresse ? C’est paradoxal au fond : je dois m’adonner davantage aux âmes noires qu’aux âmes transparentes.

Cette phrase provoqua un éblouissement en Marie. Ainsi, c’était cela ? L’abbé Gabriel consacrait plus de soin au vice qu’à la vertu ? Pourquoi n’y avait-elle pas songé plus tôt ?

— Mon père, pouvez-vous recevoir ma confession ?

Ils entrèrent dans la boîte en bois ciré. Marie n’était séparée du jeune prêtre que par une grille très fine, elle avait l’impression de le toucher.

— Savez-vous, mon père, que j’ai été accusée il y a quelques années d’avoir assassiné plusieurs hommes ?

— Je le sais, ma fille.

— On a prétendu que j’avais empoisonné mes trois maris et trucidé un quatrième, censé être mon amant !

— Oui, j’ai eu connaissance de votre calvaire. Je sais aussi que la justice des hommes vous a lavée.

— Aussi vous comprendrez pourquoi je n’ai guère de considération pour la justice des hommes.

— Je ne saisis pas…

— Je ne crains que la justice de Dieu.

— Vous avez raison.

— Car si, devant les hommes, je suis maintenant sans faute, devant Dieu je reste pleine de péchés.

— Bien sûr. Comme nous tous.

— Oui, mais à ce point-là…

Elle se pencha vers lui et chuchota :

— Je les ai tués.

— Qui ?

— Mes trois maris.

— Oh, mon Dieu !

— Et Rudy aussi, mon amant.

— Malheureuse…

Elle ajouta, avec une joie mauvaise :

— Et sa maîtresse aussi, Olga, une Russe. Là, vous allez rire, on ne m’en a jamais accusée parce qu’on ne s’est pas aperçu de sa disparition. Il n’y avait personne pour regretter ce cafard.

— Jésus, Marie, Joseph, venez-nous en aide au plus vite !

Le jeune prêtre se signa plus par conjuration que par haute spiritualité : il était paniqué par les crimes qu’elle dévoilait.

Marie Maurestier savourait son effroi avec délectation. Aux oubliettes, la Yvette ! Marie occuperait le premier rang !

Ce jour-là, elle lui narra le plus ancien de ses meurtres. Pour ne pas trop le choquer, pour ne pas le dégoûter non plus, elle lui présenta cet empoisonnement comme un acte de compassion : son pauvre mari souffrait tant qu’elle avait agi davantage en infirmière qu’en homicide ; à l’entendre, elle ne l’avait pas assassiné, mais euthanasié, son Raoul.

Le jeune prêtre l’écoutait, livide, réprobateur, horrifié.

Il la quitta sans un mot, se contentant de tracer une croix sur elle.

Le lendemain, à l’office de sept heures, elle devina à ses cernes mauves qu’il avait peu ou mal dormi.

Après déjeuner, en entrant dans le confessionnal, il lui confirma qu’il avait manqué de sommeil.

Cet aveu la ravit : elle s’était emparée de lui, il s’était tourné et retourné entre ses draps en songeant à elle. Puisqu’elle avait fait pareil de son côté, on pouvait presque dire qu’ils avaient passé la nuit ensemble.

Cette après-midi-là, elle revint sur son crime inaugural, celui de Raoul, et, d’instinct, sans vraiment savoir pourquoi, lui débita d’une tout autre manière, d’une façon plus noire, plus réaliste, en accentuant son dégoût pour cet homme sénile, sa haine pour les attouchements auxquels il la forçait. Tout en se peignant comme une jeune femme victime d’un fossile libidineux, elle démasquait ses sentiments obscurs, ses calculs, ses désirs criminels ; elle décrivit en détail ce long empoisonnement à l’arsenic sur neuf mois afin que la dose devienne fatale sans être repérable, son soulagement lors du décès, sa comédie de veuve éplorée aux obsèques, sa gaieté de recevoir l’argent, la maison, sans plus avoir de comptes à rendre à quiconque.

Chaque jour, elle vint à l’église déballer ses crimes. Chaque nuit, le jeune homme, obsédé par le récit de ces horreurs, perdait quelques heures de sommeil.

En se racontant, Marie jouissait de s’exprimer enfin, d’exhiber ses souvenirs et surtout de se découvrir des mobiles insoupçonnés. Car si les meurtres demeuraient, ses raisons de les commettre variaient du lundi au dimanche. Quelle était la bonne ? Celle du mardi, du mercredi, du vendredi ou du samedi ? Toutes. Elle raffolait de ces nuances ; alors que pendant des années elle avait dû s’en tenir à la version « non coupable », explorer la version « coupable » lui permettait de saisir la complexité de ses comportements, les couleurs infinies de ses intentions ; Marie jubilait de se révéler si riche, si diverse, si profonde… Une faculté supplémentaire lui était donnée : non seulement, elle avait exercé un droit de vie et de mort sur ses hommes, mais elle exerçait maintenant un droit de vérité sur ses actes, fouillant, interprétant, réexaminant, fracassant les clichés, romancière d’elle-même.

Elle asseyait son empire sur le jeune curé. Il ne dormait plus. Incapable de s’intéresser à un sujet différent, il attendait autant qu’il redoutait leurs rencontres au confessionnal. Sa fraîcheur s’étiolait. On aurait dit que Marie l’emmenait dans son univers, son âge, sa fatigue, sa laideur… Elle, naturellement, ne s’en rendait pas compte et continuait à le voir comme auparavant.

Le moment le plus intense pour le prêtre et la pécheresse fut celui où elle évoqua son amant, Rudy le surfeur, la seule passion sensuelle de son existence, une passion d’autant plus vigoureuse qu’elle avait été inattendue, Marie n’appréciant pas le sexe avant lui. Surprise de songer à un homme du matin au soir, elle avait d’abord cru qu’elle l’aimait d’amour jusqu’à ce qu’elle réalise qu’elle souhaitait surtout ses caresses, son corps contre le sien, ses poils blonds, son odeur. Rudy avait ce quelque chose qui agace, qui retient, qui titille ; il savait créer une atmosphère de sensualité autour de lui, puissante lorsqu’il était là, exaspérée sitôt qu’il partait. Parler d’un homme qu’elle avait éperdument désiré à Gabriel engendra une fièvre confuse, torride, où le passé contaminait le présent ; elle sortit du confessionnal dévorée par l’envie d’embrasser les lèvres du jeune homme, de lui arracher sa soutane pour explorer avec ses doigts le grain de sa peau. Sa passion pour Gabriel monta d’un cran.

Depuis que le printemps s’épanouissait, leurs huis clos quotidiens dans le confessionnal exigu devenaient suffocants. L’un et l’autre se séparaient épuisés, exsangues, mais reprenaient des forces pour se retrouver.

Elle éprouvait un plaisir gaillard à choquer Gabriel, un peu comme s’ils étaient dans un lit et qu’elle le dégourdissait en lui apprenant des raffinements sensuels, osés, inattendus, interdits. Ainsi, elle insista sur la brutalité avec laquelle elle avait noyé son amant : une impulsion. Il faut dire que Rudy avait tellement bu ce soir-là qu’il n’avait plus la vigueur ni la sagacité suffisantes pour lui opposer une résistance dans sa baignoire. Elle souligna ensuite le sang-froid qu’elle avait déployé pour masquer le crime ; elle adora narrer comment elle et sa sœur Blanche enroulèrent le cadavre dans un tapis, le jetèrent au fond d’une voiture volée, parcoururent sept cents kilomètres, empruntèrent une barque en Bretagne la nuit ; le mort lesté de pierres, plongé dans les eaux noires ; le retour au petit matin ; le nettoyage intégral de la voiture ; puis celle-ci abandonnée avec ses clés au milieu d’un parking fréquenté par des voyous pour qu’ils y déposent leurs empreintes. Cela se passait loin de Saint-Sorlin, à Biarritz où l’héritage de ses trois premiers maris lui permettait de louer une maison.

Pour la seule fois de sa vie, elle dévoila l’épisode d’Olga, la maîtresse de Rudy, la régulière, celle qu’il rejoignait entre ses liaisons avec des femmes mûres. Olga, inquiétée par l’absence de son homme, avait fait irruption chez Marie et hurlé qu’elle la soupçonnait d’avoir trucidé le surfeur, qu’elle allait la dénoncer à la police. Sans trahir son émotion ni sa crainte, Marie avait affirmé que Rudy s’était réfugié à l’étranger et qu’il lui avait confié une somme d’argent à lui remettre. Le miroitement du gain rendit crédible le mensonge et retint la Russe d’aller au commissariat. Marie lui donna rendez-vous la nuit, sur la terrasse d’un bar où gravitait toute la jeunesse des environs. Là, elle tendit une enveloppe contenant quelques billets, glissa du poison dans le cocktail de la jeune femme, lui promit le reste de l’argent pour le lendemain matin, et la laissa en compagnie des noceurs.

Bien que la presse ou les autorités n’aient jamais mentionné la disparition d’Olga, Marie était convaincue que la jeune femme était morte, parce que la Russe n’était pas venue réclamer son dû.

En l’entendant parler des meurtres, de la pègre, des chantages, de la corruption, Gabriel se trouvait au bord du malaise. Marie appréciait son trouble, elle avait l’impression de l’initier à la véritable existence, au monde tel qu’il est, violent, hostile. Elle le déniaisait en quelque sorte.

Désormais, Yvette pouvait pleurer seule dans son coin, Gabriel la repoussait sitôt qu’elle s’approchait, certifiant qu’il lui consacrerait un moment dès qu’il en aurait l’occasion. Il expédiait au plus vite les autres pénitents. S’il assurait toujours magnifiquement ses offices, il n’était plus libre, obsédé par les aveux de l’empoisonneuse, hanté par ses assassinats. Marie Maurestier avait gagné. Elle régnait sur lui et sur le village.

Enchantée qu’il détînt ses secrets, elle raffolait de le voir mentir à son sujet, tenir tête aux vieilles peaux aigries qui s’étonnaient, de leurs laides voix de canards, qu’il lui consacrât tant d’heures.

— Vous n’allez pas nous dire qu’elle est innocente, monsieur l’abbé ? Sinon, pourquoi campe-t-elle dans votre confessionnal ?

— C’est une âme qui a souffert de terribles injustices, comme par exemple les horribles accusations que vous portez vous-même en ce moment, ma fille, sans aucun esprit de bonté.

Mieux que son confident, il devenait son complice. Ils ne partageaient pas seulement la vérité, ils partageaient aussi le crime. N’en commettaient-ils pas un ensemble ?

Elle s’enivrait de cette connivence.

Après cinq semaines de confessions, elle réalisa qu’elle s’était exhaustivement racontée. Elle aligna encore quelques vilenies commises pendant ses deux procès, consciente qu’elle tirait là ses dernières cartouches et que bientôt elle se retrouverait sans munitions.

Elle craignit que cela sonne le glas de sa suprématie.

Ce mercredi-là, le jeune prêtre annonça aux fidèles qu’il s’absenterait le lendemain et le surlendemain. Voilà ! Sans plus de précisions ! Brutalement ! À elle aussi, il n’en dit pas davantage.

Que se passait-il ?

La fuyait-il parce qu’elle ne nourrissait plus sa curiosité choquée ? Elle n’allait pas s’inventer de nouveaux crimes, tout de même ! Fallait-il, pour le retenir, qu’elle mente, qu’elle se transforme en Schéhérazade ?

Ces longues heures sans Gabriel lui parurent invivables. Elle souffrit. Quoi ! Se mettre nue devant un prêtre et ne récolter que ça, son silence, sa fuite… Décidément, Gabriel ne valait pas mieux que les autres.

Lassée, dégoûtée, déprimée, le vendredi soir à sept heures, elle découvrit des plaques d’eczéma sur ses chevilles. Pour se punir de l’attendre, elle posa ses pieds sur un tabouret puis se gratta jusqu’au sang. La maison craquait d’ennui. Dans l’odeur de toile cirée qui imprégnait son logis, elle ne parvenait à fixer son attention sur rien, ni sur le fer à cheval rouillé au bord de sa fenêtre, ni sur le calendrier du facteur, encore moins sur les journaux de petites annonces.

À huit heures, on sonna à sa porte.

C’était lui.

La joie la souleva. S’il était parti, c’est à elle qu’il revenait d’abord. Elle cacha ses jambes, le pria d’entrer, voulut lui servir à manger ou à boire. Grave, il refusa et tint à demeurer debout.

— Marie, j’ai beaucoup songé à ce que vous m’avez dit, à ces terribles révélations dont je suis le dépositaire, un dépositaire muet car je ne trahirai jamais le secret de la confession. Voilà, je me suis éloigné deux jours pour réfléchir. J’ai consulté mon évêque, ainsi que le père qui m’a formé au séminaire. Sans vous citer, j’ai évoqué votre cas afin de savoir quelle conduite tenir. J’ai pris une décision. Une décision qui nous concerne tous les deux.

Solennel comme s’il la demandait en mariage, il lui saisit les poignets avec fermeté. Elle tressaillit.

— Vous avez exposé vos péchés à Dieu.

Il pressa ses doigts.

— Maintenant, vous devez avouer vos fautes aux hommes.

Marie retira ses mains et fit un pas en arrière.

Il insista.

— Si, Marie ! Vous devez endosser vos crimes. C’est mieux pour la justice. C’est mieux pour les familles des victimes. C’est mieux pour la vérité.

— Je me fous de la vérité !

— Non. La vérité vous importe puisque vous me l’avez dite.

— À vous ! Juste à vous ! À personne d’autre !

Horrifiée, elle constatait qu’il n’avait rien compris. Elle ne servait pas la vérité, elle se servait de la vérité ! Elle ne l’avait utilisée que pour le captiver, le séduire. Contrairement à ce qu’il supposait, ce n’était pas à Dieu qu’elle parlait, mais à lui, à lui seul.

Il secoua la tête.

— Je veux que vous vous libériez aussi aux yeux des hommes. Retournez voir le juge et racontez-lui tout.

— Avouer ? Jamais ! Je ne me suis pas battue pendant des années pour ça ! On voit que ce n’est pas vous qui avez subi deux procès… J’ai gagné, vous comprenez ? Gagné !

— Gagné quoi, Marie ?

— Mon honneur, ma réputation.

— Un faux honneur… une fausse réputation…

— Dans ce domaine-là, il n’y a que les apparences qui comptent.

— Pourtant votre honneur et votre réputation, vous les avez bien sacrifiés. À moi, vous vous êtes présentée avec votre fardeau.

— À vous, oui. À vous seul.

— À Dieu aussi.

— Oui…

— Or Dieu, comme moi, vous a acceptée telle que vous êtes : coupable. Et Dieu, comme moi, continue à vous aimer.

— Ah bon ?…

Il lui reprit les mains, les pétrit entre les siennes, si chaudes, si douces.

— Dites la vérité, Marie, dites-la à tout le monde. Je vous aiderai, je vous porterai. C’est mon but désormais. Je n’habite ce village que pour ça, pour vous ; vous êtes ma raison d’être, ma raison de prier, ma raison de croire. Marie, vous êtes ma mission. Je vous bousculerai, je réveillerai la grande chrétienne qui est en vous. Au feu de ma foi, j’enflammerai la vôtre. Ensemble nous réussirons. Vous le ferez pour moi, vous le ferez pour vous, vous le ferez pour Dieu.

Marie le contempla avec des yeux nouveaux. Sa mission ? Avait-elle bien entendu ? Elle était sa mission ?

Lorsqu’elle sourit, il pensa qu’il allait l’emporter.

Les mois d’été qui suivirent furent les plus heureux qu’elle vécût jamais. Gabriel ne la quittait plus. Il se levait pour la voir, il ouvrait l’église pour qu’elle y entre, il expédiait ses repas pour la retrouver au plus vite, il la confessait chaque après-midi, puis, à la cure, chez lui, ou dans le salon, chez elle, il discourait sans fin, inspiré, flamboyant, passionné.

Marie jouissait de ce privilège avec cynisme : elle avait arraché Gabriel aux autres. Gagné ! Gagné une fois de plus ! Oh, il pouvait s’épuiser en mots, en sourires, en gestes doux, en arguments subtils, elle ne lui obéirait pas. Inutile, puisque c’était lui qui lui obéissait.

Sa félicité négligeait cependant la puissance de conviction qui habitait l’abbé.

Le piège qu’elle n’avait pas vu, c’est que Gabriel, par son insistance, l’emmenait sur le terrain de l’échange et de la discussion. Dès juillet, pour ne pas être en reste, elle lui répondit, s’enhardit, s’aventura dans le champ des idées. Or là, en ces terres, il était mieux préparé qu’elle. Progressivement, sans qu’elle s’en rendît vraiment compte, tandis qu’elle s’imaginait lui résister, il l’influençait, la transformait, proposait des bases neuves à sa réflexion, rendait familiers des idéaux qui lui étaient jusqu’alors étrangers.

Déjà, elle ne parlait plus de Dieu comme avant.

Jadis, Dieu appartenait à sa panoplie d’armes ; elle disait « Dieu » comme on tire un coup de carabine ; avec son « Dieu » prononcé fort, elle obtenait, péremptoire, le silence, elle chassait les intrus, elle faisait le vide autour d’elle. Parfois, s’il fallait insister, argumenter, elle développait en citant pêle-mêle les Évangiles et les Pères de l’Église, lâchant la grenaille contre ses adversaires pour les repousser, les blesser, sinon les tuer : elle visait juste, vite, bien. Dieu lui avait tour à tour permis d’établir sa réputation de vertu et d’endurer les chicanes qu’on lui avait cherchées.

Elle voyait maintenant Dieu non pas comme un dieu terrible, vengeur, mais comme une fontaine de tendresse. Lorsque Gabriel, qui disait « le bon Dieu » plutôt que « Dieu », murmurait le nom du créateur, il donnait l’impression d’évoquer une source vitale, le meilleur vin à boire, voire le remède à tous les maux. À ses côtés, Marie s’initiait à une nouvelle théologie, renonçant à son ancien shérif pour le dieu d’amour, un Jésus bienveillant, clément, haut d’un mètre quatre-vingt-quinze, comme Gabriel, et qui portait les traits de Gabriel.

Avant lui, elle s’astreignait à une piété étroite, répétitive, rassurante à force d’ennui. Désormais, elle se passionnait pour le contenu des prières, des sermons, des prêches ; il lui arrivait même de lire le soir les Évangiles.

En fait, elle ne percevait pas qu’il prenait un ferme ascendant sur elle. Si l’origine en avait été sexuelle, la réalité en était devenue spirituelle. Marie rêvait du Bien, elle s’émouvait aux histoires de pardon, elle atteignait l’extase quand il lui racontait la destinée des saints, particulièrement celle de sainte Rita, cette figure sur laquelle il avait entrepris des recherches et rédigé un mémoire au séminaire.

« Patronne des causes désespérées ? C’est donc ma patronne », se disait-elle en se couchant.

L’ensemble, ils passaient de longs moments à batailler, éreintants pour lui, enthousiasmants pour elle.

Elle croyait que, comme toujours, elle contrôlait la situation, or c’était lui qui étendait son pouvoir. En sa présence, elle frissonnait.

« Renverse-moi », semblait-elle lui dire sous chaque phrase, fais de moi ce que tu veux !

Pour la première fois, elle rencontrait le bonheur de la soumission. Car si le jeune homme ne la pénétrait pas physiquement, il la dominait intellectuellement ; à être manipulée, elle connaissait l’épanouissement du masochiste qui se laisse attacher. La violence de son âme trouvait son exutoire. Alors que cet être tourmenté avait, sa vie durant, joué les dures et fortes femmes, elle découvrait enfin sa véritable nature : esclave. Elle se reposait d’elle-même en se quittant. L’obsession du contrôle cédait la place à l’abandon ; avec volupté, transport, ivresse, elle devenait un objet entre les mains et l’esprit de Gabriel.

Un jour, agacé parce qu’elle avait usé sa patience, il s’était exclamé, rouge de colère, en la pointant du doigt :

— Vous êtes le diable mais je ferai de vous un ange.

Ce jour-là, elle éprouva un frisson au plus profond de son corps, depuis la naissance de ses cuisses jusqu’à son crâne, une forme d’orgasme qui se répéta dans la nuit chaque fois qu’elle se rappelait la scène.

Dès lors, elle baissa sa garde. Elle pensait comme lui, elle sentait comme lui, elle respirait comme lui.

— Vous et moi, nous sommes possédés par le Bien, déclara-t-il.

Quoiqu’elle songeât « Avec toi, je suivrai autant le Bien que le Mal puisque c’est toi qui me possèdes », elle ne démentit pas.

Elle résistait encore et ne consentait pas tout à fait. Le soir, seule, elle entrait dans des extases où elle se répétait que, oui, elle allait avouer ses crimes aux hommes, oui elle allait sacrifier son confort à la droiture. Cependant, son courage faiblissait chaque matin.

— Si j’accepte, viendrez-vous me voir en prison ?

— Tous les jours, Marie, tous les jours. Si je réussis à vous convaincre, nous serons liés à jamais. Non seulement devant les hommes mais devant Dieu.

Un mariage, en quelque sorte… Oui, à n’en pas douter, il lui proposait le mariage.

De plus en plus souvent, elle s’imaginait en train de commenter leur union urbi et orbi, aux télévisions, aux journalistes, aux policiers, aux juges. « C’est lui, l’abbé Gabriel, qui m’a persuadée de tout dire. Sans lui, j’aurais continué à nier mes assassinats. Sans lui, j’aurais emporté la vérité dans ma tombe. Gabriel ne m’a pas seulement fait croire en Dieu, il m’a fait croire en l’homme. » Durant ses rêveries, elle qui n’avait jamais été bavarde devenait éloquente, intarissable sur la métamorphose qu’elle devait au jeune homme. Elle espérait qu’on les prendrait en photo tous les deux, soit au prétoire, soit au parloir.

Certes, par instants, elle se rendait compte que leur situation ne serait pas égale : lui en liberté, elle en prison. Mais est-on libre lorsqu’on est prêtre ? Non. Désespère-t-on lorsqu’on est visitée chaque jour par celui qu’on aime ? Pas davantage. L’amour n’impose-t-il pas de privilégier l’autre ?

Le sacrifice est la mesure de tout amour.

Voilà ce qu’avait lancé Gabriel au cours d’un prêche en chaire. Aussitôt, Marie avait compris qu’il s’adressait à elle et s’était résolue à appliquer cette maxime : elle se sacrifierait ! Pour que le monde entier sache que Gabriel était un grand prêtre, elle avouerait. Pour que le monde entier apprenne le pouvoir du jeune homme sur elle, elle embrasserait la punition. Pour que le monde entier se souvienne d’eux comme d’un couple hors du commun, elle assumerait la repentance. L’enfant qu’elle ne donnerait pas à Gabriel, elle le remplacerait par la gloire : elle lui offrirait un succès médiatique, un scandale judiciaire et une inscription dans l’Histoire ; on évoquerait longtemps leur double performance, elle qui avait somptueusement trompé la justice lors de ses procès, lui qui avait marqué de son empreinte spirituelle une immense pécheresse. Sans lui, Marie serait demeurée incorrigible. Une cause perdue. Merci, sainte Rita, l’inspiratrice. Quand l’histoire des mœurs rejoint l’histoire sainte… Eh oui, pas moins. D’ailleurs, qui sait ? Cela conduirait peut-être Gabriel à Rome ?

Exaltée, elle multipliait les rêves avec fièvre.

Après cet été incroyable, riche en tourments et en émotions, la veille de l’automne, elle se leva et se sentit différente.

Ce dimanche-là, elle se rendit à la messe, silencieuse, concentrée. Après l’office elle rentra chez elle et s’avéra incapable d’avaler un morceau. Sa chatte eut droit à son steak.

À deux heures, elle alla à la cure et annonça à Gabriel qu’elle avouerait.

— Je vous le jure, mon père. Sur Dieu et sur vous.

Il la prit dans ses bras, la serra contre lui. Elle tenta de pleurer, afin de s’attarder contre ce long corps chaud, mais rien à faire, elle n’arriva qu’à émettre un hoquet aigu, ridicule.

Il la félicita, lui répéta cent fois qu’il était fier d’elle, de sa foi, du chemin parcouru, puis il l’invita à s’agenouiller auprès de lui pour remercier Dieu.

Pendant qu’ils égrenaient les formules, la tête de Marie tournait. Étreinte par le vertige dans lequel sa décision la plongeait, l’émotion la gagnait, émotion de se trouver si près de lui, épaule contre épaule, envahie par l’odeur de sa peau et de ses cheveux, dans un acte intime. Elle songea que désormais, tous les jours, à la prison, il viendrait ainsi prier avec elle, qu’elle serait heureuse.

En le quittant, elle gravit les hauteurs de la commune. Apaisée, elle passa son dernier soir de liberté à regarder Saint-Sorlin depuis le sommet des vignes : un crépuscule mauve, puis violet, jeta ses couleurs endeuillées sur les champs. Les chats montèrent sur les toits de tuiles pour observer le couchant ; par dizaines, sur le ciel mourant, hiératiques, ils formaient un décor de silhouettes sacrées en ombres chinoises.

Cette semaine, elle irait donc à Bourg-en-Bresse affronter le juge qui avait établi le dossier d’instruction ; jeune homme à l’époque, il la haïssait car son acquittement l’avait empêché de décrocher la promotion que promettait la condamnation d’une empoisonneuse. Nul doute qu’il la recevrait rapidement.

Quelques lumières creusèrent çà et là l’obscurité, soulignant un toit, une chambre, un coin de rue. Derrière elle, une chienne labrador léchait ses petits sous une balancelle ; alentour, les tilleuls embaumaient le jardin comme une tisane douceâtre. « Demain, villageois, vous vous réveillerez dans un village plus célèbre, le village de Marie Maurestier, la Diabolique devenue l’Angélique, la tueuse qui avait abusé tout le monde mais excluait d’abuser Dieu. Elle commença comme une Messaline et finit comme une sainte. » Marie avait l’impression d’être contagieuse, de faire du bien aux autres, d’apporter la lumière, cette lumière qu’elle avait reçue de Gabriel. « Mesdames, messieurs, j’ai rencontré un prêtre prodigieux. Ce n’était pas un homme, c’était un ange. Sans lui, je ne serais pas là, devant vous. » Elle allait pouvoir parler de lui, de leur relation intime à la terre entière. Que de merveilles à venir…

Elle contempla les étoiles, pria Dieu afin qu’il lui procurât courage et soumission, ou plutôt le courage de la soumission. Elle ne rentra qu’à la nuit noire chez elle.

Lorsqu’elle tournait ses clés dans la serrure, la voisine ouvrit son volet et lui cria :

— L’abbé vous a cherchée. Il est venu deux fois.

— Ah bon ? Merci de me le dire. Je vais à la cure.

— Je pense que vous ne le trouverez pas. Une voiture l’a emmené tout à l’heure.

— Une voiture ? Non seulement l’abbé ne conduisait pas mais il ne possédait évidemment pas de voiture.

Marie se rendit à la cure. Derrière les rideaux fermés, l’intérieur semblait éteint et vide. Elle frappa à la porte, refrappa, tambourina. En vain. Personne.

Elle retourna chez elle, refusant de s’inquiéter. Peu importait, sa résolution était arrêtée, l’abbé s’en réjouissait. Il avait sans doute voulu la complimenter encore, lui proposer de l’emmener à Bourg-en-Bresse, que sais-je. Elle se calma, certaine d’obtenir l’explication le lendemain.

De fait, son téléphone retentit à l’aube. En reconnaissant la voix de l’abbé Gabriel, elle fut aussitôt rassurée.

— Ma chère Marie, il se produit quelque chose d’extraordinaire.

— Et quoi, mon Dieu ?

— On me nomme au Vatican !

— Pardon ?

— Le Saint-Père a lu mon mémoire sur sainte Rita. Il l’a tellement apprécié qu’il me demande de rejoindre un groupe de réflexion théologique à la bibliothèque papale.

— Mais…

— Oui. Cela veut dire que je suis obligé de vous quitter. Vous et Saint-Sorlin.

— Mais notre projet ?

— Cela ne change rien. Vous vous êtes décidée.

— Mais…

— Vous allez le faire puisque vous me l’avez promis. À moi et à Dieu.

— Vous ne serez pas là, à mes côtés ! Quand je serai en prison, vous ne me visiterez pas tous les jours.

— Vous allez le faire puisque vous me l’avez promis.

— À vous et à Dieu, je sais…

Elle raccrocha, troublée, oscillant entre l’extase dans laquelle elle avait traversé la journée précédente et la colère. « Au Vatican… Il y serait allé au Vatican, grâce à moi. Il aurait été félicité par le Saint-Père pour mes aveux. Il n’avait qu’à attendre un peu. C’est quand même mieux d’aller au Vatican parce qu’on a obtenu l’impossible, la rédemption d’une criminelle, que pour un écrit de plus sur une sainte mineure. Que lui prend-il ? Comment peut-il me trahir comme cela ? »

Deux jours plus tard, Vera Vernet, la « vieille bique » au corps tordu comme le bois de vigne, vint lui annoncer de sa voix piquante qu’un nouveau prêtre était arrivé.

Marie se rendit à l’église.

Engoncé dans une soutane grise aux coutures fatiguées, l’abbé balayait les marches du porche en devisant avec les villageois de Saint-Sorlin.

Lorsqu’elle le vit, court, rougeaud, les traits épais, la cinquantaine marquée, Marie Maurestier sut aussitôt comment elle allait passer les prochaines années : elle s’occuperait de son jardin, nourrirait sa chatte, irait moins souvent à la messe et se tairait jusqu’à sa mort.